DHARMA – LE CYCLE DIVIN

Par le Prof. A. Anantharaman


Le Prof. Anantharaman a œuvré comme directeur général de plusieurs multinationales en Asie, en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis et aussi comme président et directeur général d’un conglomérat d’affaires transnational basé en Suisse. Il a été professeur adjoint dans plusieurs écoles de commerce dont la Harvard Business School et il est actuellement membre honoraire de l’Ecole de Gestion Commerciale de Puttaparthi.

« Moi seul Je connais l’angoisse de vous enseigner chaque pas de la danse », a dit une fois Swami. Quelle confession de la part du Maître de Danse de l’univers ! Et comme c’est étonnamment approprié. Il doit assurer l’équilibre et l’ordre dans le cosmos, quand « l’attraction gravitationnelle d’un simple électron changeant hasardeusement de position peut même affecter l’issue d’une partie de billard sur la terre ! »


Dharma – Devoir et raisonnement

L’action est au cœur même de l’univers. L’univers lui-même est venu à l’existence à cause de l’action et il ne peut se maintenir sans cette chaîne de l’action. Mais qu’est-ce que l’action juste ? Il n’y a pas de mot qui puisse transmettre la profondeur, l’amplitude et l’éclat contenu dans le mot « Dharma ». Swami explique le concept de l’action juste à partir des mots racines de Dharma « dharini » et « dhru » - comme ce qui unit le monde entier. Il explique le concept du Dharma, dépouillé de tout ce qui est ésotérique et érudit, au moyen d’une simple fable.

Lorsque Dasaratha courut après le char de Rama qui l’emportait dans la forêt, il s’écria douloureusement : « Arrêtez ! Arrêtez ! Je vous ordonne de vous arrêter ! » Sumantra, le conducteur, ne savait pas quoi faire. Rama lui dit : « Ne vous arrêtez pas. Si Dasaratha vous réprimande plus tard, dites-lui que vous n’avez pas entendu. » Sumantra était dans le pétrin !

Comment pouvait-il dire un mensonge ? Rama lui expliqua : « L’ordre d’arrêter le char provenait de Dasaratha, le père accablé par le chagrin. L’ordre de me conduire dans la forêt provenait de Dasaratha, le roi. Votre Dharma n’est pas d’écouter les divagations d’un homme qui pleure son fils. Mais vous avez le devoir absolu d’écouter l’ordre de votre roi. »

Par conséquent, Sumantra était obligé d’employer sa raison pour déterminer son Paradharma. Swami explique : « Le mot Dharma ne veut même pas dire devoir. Dans le devoir, il n’y a pas de liberté. Dans la raison, il y a de la liberté. Le Dharma est une obligation imposant à la fois le devoir et la raison. »

Pour Swami, le Dharma n’est pas une simple adhésion à des règles, mais un prolongement de son concept souvent répété d’unité de pensée, de parole et d’action – Trikarana suddhi.

Swami dit : « Il est bon de naître dans une Eglise, mais il n’est pas bon d’y mourir. Grandissez et libérez-vous des limites et des règlements, des doctrines qui font obstacle à votre liberté de pensée, des règles solennelles qui entravent. Parvenez au stade où les églises n’ont plus d’importance, où toutes les routes aboutissent et d’où toutes les routes partent. »

La Bhagavad Gita est un évangile dont le message est intemporel. Dans des mots qui appartiennent à l’éternité, Dieu incarné parle à l’homme, Son ami. Dans la Gita Vahini, l’Eternel Aurige parle à nouveau du Dharma. Sai Lui-même interprète dans le Kali Yuga ce qu’Il a exprimé dans le Dwapara Yuga. Car Swami Lui-même n’a-t-Il pas déclaré : « Je suis Vasudeva ? »

Swami opère deux modifications profondes aux interprétations généralement acceptées de la Gita. D’abord, Il dit que lorsque Krishna parlait du Swadharma (le devoir individuel), il se référait fondamentalement à l’Atmadharma (le devoir du Soi).

« En outre, considérant ton propre devoir (Swadharma), tu ne devrais pas trembler, car rien ne tombe plus à propos pour un Kshatriya (un membre de la caste guerrière) qu’une guerre juste. » (Gita, 2.31)


Action juste et conduite juste dans le Dharma individuel

Chaque créature est liée par son propre Dharma respectif individuel. Et l’action juste pour quelqu’un n’est peut être pas l’action juste d’un autre. L’histoire du roi Sibi le démontre clairement :

Un pigeon pourchassé par un aigle cherche refuge auprès du roi Sibi, un ancêtre de Rama. Mis en garde de ne pas faire de mal au pigeon, l’aigle dit : « Le pigeon, c’est ma proie. Le chasser et le tuer, c’est mon Dharma. C’est peut-être votre Dharma de protéger ceux qui cherchent refuge auprès de vous, mais ce faisant, pourquoi interférez-vous avec mon Dharma ? »

Et l’histoire raconte que le roi Sibi offrit un poids équivalent de sa propre chair pour régler la question.


Prescription de Bhagavan pour les dilemmes moraux

Swami signale qu’en suivant le Paradharma, on ne devrait pas violer l’Atmadharma ni faire quoi que ce soit qui aille à l’encontre de la nature de l’Atma. Et il donne des prescriptions simples pour la conduite journalière du Dharma.

« Qu’est-ce que le Dharma ? Laissez-Moi résumer cela. Premièrement, traitez vos parents avec amour, révérence et force d’âme. Deuxièmement, agissez conformément à vos paroles, parlez conformément à votre ressenti et ne trichez pas avec votre conscience. Troisièmement, soyez calme et pondéré et gardez votre équilibre. Enfin, écoutez la voix intérieure ! »

Swami réfute le point qu’œuvrer pour une récompense soit immoral, mais Swami propose une recette améliorée :
« Accomplissez l’action comme une offrande à Dieu sans rêver à une récompense et sans le sentiment d’être celui qui agit individuellement. »

Ceci ne fait que confirmer Krishna qui dit :

« Par conséquent, en M’abandonnant l’action, tes pensées fixées sur Moi, l’Absolu et le Soi de tous, libéré de l’égoïsme et sans attente d’aucune récompense, l’esprit d’humeur parfaitement calme, commence à combattre. » (Gita, 3.30)

Et jusqu’où ce yoga de l’action est-il praticable ? Et qu’arrive-t-il, quand il y a un dilemme moral ? Sai Krishna fournit la réponse :
« Fixe ton esprit sur Moi. Sois-Moi dévoué. Sacrifie à Moi. Prosterne-toi devant Moi. Ainsi, tu viendras à Moi. C’est la promesse que Je te fais, car tu M’es cher. » (Gita, 18.65)


Transformer le travail en adoration

Lorsque nous voyons la Divinité installée partout, comme le Résident intérieur de chaque être, le Karma Yoga devient du Bhakti Yoga, le travail devient adoration. Swami dit que l’accent d’une telle offrande devrait être l’amour.

Comme le poète soufi Khalil Gibran le dit : « Le travail est l’amour rendu visible. Et si vous ne pouvez pas travailler avec amour, mais seulement avec dégoût, il vaut mieux quitter votre travail et vous asseoir à la porte du temple et recevoir l’aumône de ceux qui travaillent dans la joie. Car si vous faites le pain avec indifférence, vous faites un pain amer qui n’apaise qu’à moitié la faim de l’homme. Et si vous pressez le raisin de mauvaise grâce, votre rancune distille un poison dans le vin. Et si vous chantez comme les anges, mais n’aimez pas le chant, vous voilez aux oreilles de l’homme les voix du jour et les voix de la nuit. »

Comme part de ce pavithrakarma, Swami introduit le concept du service : les mains qui servent sont plus saintes que les lèvres qui prient. En fait, Il se fait l’écho des paroles du barde de Shanti Niketam (Sri Rabindranath Tagore), qui écrivit il y a plus de six décennies dans un langage d’une beauté insurpassée :

« Laisse donc ces psalmodies et ces chapelets.
Qui vénères-tu dans un coin sombre et isolé du temple, toutes portes fermées ?
Sors de ta méditation et laisse là fleurs et encens.
Ton Dieu est là, dehors, sous l’apparence dépenaillée de celui qui besogne à la sueur de son front. » (Tagore)

En tant que membre de sociétés internationales, j’ai travaillé sur plusieurs continents dans des cultures et des environnements variés. Plusieurs fois, j’ai expérimenté des dilemmes moraux. Mais chaque fois que j’étais assailli par le doute et que l’angoisse primait, chaque fois qu’un conflit m’habitait concernant l’action juste, je me rappelais toujours l’histoire de Dasaratha et je trouvais immédiatement la clarté.

A plusieurs reprises, j’ai expérimenté des dilemmes moraux, mais chaque fois que j’ai abandonné à Swami Sri Rabindranath Tagore toute action et ses fruits, la confusion, le doute et le désarroi se dissipèrent comme la brume sous le soleil matinal.


Transformer l’action en sacrifice, en abandon et en amour

Permettez-moi de raconter un seul incident qui s’est produit il y a six ans. Comme directeur général d’un groupe, je dirigeais aux Etats-Unis un ensemble d’opérations de notre compagnie parente, un conglomérat suisse. Une de ces compagnies passait par des moments extrêmement critiques. Il y avait une récession économique. Nous avions grandement besoin d’une infusion de capital, difficile à trouver. Les banquiers de la compagnie se trouvaient eux-mêmes au cœur d’un processus de restructuration et ils avaient indiqué qu’ils ne prolongeraient pas le prêt au moment du renouvellement de celui-ci au mois de septembre de cette année-là.

Au cours d’un conseil d’administration du mois d’août, les directeurs évaluèrent la situation. Tout en appréciant toutes les mesures prises par la compagnie, ils ne virent pas d’autre option que de suspendre les opérations. Je demandai du temps, une période d’un mois, pour tenter des solutions alternatives. J’étais inquiet en raison de la perte d’emploi et du gagne-pain du personnel et des ouvriers de la compagnie qui, pour la plupart, avaient de longues années de service et ne connaissaient pas d’autre métier. Il y avait quelques salariés dont toute la famille travaillait pour la compagnie – ce serait pour eux la catastrophe. Le conseil d’administration accepta ma requête et décida que si aucun plan alternatif viable n’était trouvé, les opérations devraient être clôturées un vendredi d’ici quatre semaines.

Ce furent les quatre semaines les plus longues de ma vie. Je commençai chaque journée avec une prière fervente à Swami. Je pensais que c’était mon Dharma d’être sûr de prendre toutes les mesures possibles et inimaginables qui empêcheraient une fermeture et la perte d’emplois. Je rencontrai plusieurs banquiers et financiers à qui j’exposai les besoins financiers de la compagnie. J’approchai quelques concurrents intéressés par une consolidation et une acquisition possible de notre compagnie. C’était du travail non-stop. Comme l’a dit Tennyson, j’essayai « de me perdre dans l’action plutôt que de dépérir de désespoir ». Rien n’eut l’heur de marcher. Il ne semblait pas y avoir d’autre option que de laisser partir les employés.

Bien trop vite arriva l’avant-dernier jour, le jeudi précédent l’expiration de la période que m’avait laissée le conseil d’administration. En dernier recours, je décidai de rencontrer un concurrent pour tenter d’arranger une vente possible de la compagnie. Au fur et à mesure que la journée se déroulait, il devenait clair que même cela ne marcherait pas. L’acheteur n’acceptait pas une condition fondamentale sur laquelle j’insistais - ne pas déplacer les activités et mettre en péril l’emploi.

En rentrant chez moi totalement découragé, je me souvins des paroles de Shelley :

« J’étais dans les ténèbres d’une nuit sans lune où je me déplaçais seul
Et l’angoisse blême me pesait lourdement. »

En cours de route, je passai devant mon lieu de travail. Je jetai un long regard en arrière qui s’attarda. Il avait commencé à pleuvoir et dans la brume vague, je m’imaginai les familles qui n’auraient plus de travail le lendemain. En allant me coucher cette nuit-là, je me demandai ce qui suivrait cette action sans résultat et ce qu’il était advenu de la promesse de Krishna du chapitre 18, « pratijane priyoasi mey » (C’est la promesse que Je te fais, car tu M’es cher).

Péniblement, je me rendis au travail le lendemain matin pour me résoudre à l’inévitable. En arrivant tout près de l’usine, je vis que le trafic était bloqué et qu’un grand groupe de personnes s’était rassemblé. Une nappe d’eau s’étendait tout autour, à perte de vue. Notre usine se situait en zone basse. En raison des fortes pluies de la nuit précédente, la rivière toute proche avait débordé et inondé la région. Il y avait plus d’un mètre d’eau à l’intérieur et autour de nos locaux. Les journaux du lendemain rapportèrent que c’était un événement rare, car la dernière inondation rapportée dans la région remontait à 80 ans et depuis lors, le talus de la rivière avait été renforcé. Les calculs actuariels des compagnies d’assurance avaient estimé la probabilité que la zone soit inondée à une chance sur un million ! La ville et les géologues du comté étaient tout à fait perplexes !

Il fallut encore attendre deux jours avant que l’eau ne se retire pour pouvoir pénétrer dans les locaux. Nous pataugeâmes avec de l’eau jusqu’aux chevilles. Quand j’entrai dans mon bureau, la photographie de Swami qui ornait mon bureau se dressait, calme et sereine, au beau milieu des ravages de l’inondation. Elle semblait presque se moquer de moi et répéter les paroles du chapitre 18 : « Pour ceux qui se prosternent devant Moi, Ma promesse est solennelle. »

Pour faire bref, nous n’avons pas dû suspendre nos activités le lendemain. Le gouvernement fédéral a déclaré la zone zone sinistrée et le FEMA (Federal Emergency Management Agency – l’Agence fédérale des situations d’urgence) a versé des fonds pour la réhabilitation du site. Nous avons aussi bénéficié d’une demande d’indemnité substantielle – pour une raison étrange et illogique que je ne puis toujours pas comprendre, j’avais en son temps outrepassé l’avis de mon planificateur et je lui avais demandé de prendre une assurance contre les inondations, une pratique inhabituelle à cette époque dans cette zone.

En outre, nous n’avons pas dû rembourser le prêt à terme à notre banque au mois de septembre ; comme geste de relations publiques, la banque annula le prêt ! Brusquement, nous avions les capitaux nécessaires pour mettre en œuvre nos projets. Le gagne-pain des familles des salariés, mon unique souci dans tout ce déploiement d’efforts, était préservé.

L’action, le sacrifice, l’abandon et l’amour – Que ce cycle fonctionne bien ! Proclamant Sa divinité, Swami écrivit à son frère en 1947 :
« Nul ne peut comprendre Ma gloire, où qu’il soit, quelle que soit sa méthode d’investigation et la durée de sa tentative. »

Les générations futures pourront difficilement croire que quelqu’un comme Lui a foulé cette terre, en chair et en os. Nous sommes réellement privilégiés d’être les contemporains de cet Avatar. Le seul hommage que nous puissions Lui rendre, c’est de déposer nos vies comme un bouquet de fleurs à Ses Pieds de Lotus !

Jai Sai Ram !

Heart2Heart
Avril 2007