L’HOMME ET L’ARGENT – MYTHE ET MORALITÉ

Par le Prof. G. Venkataraman



Introduction

Cet article est une adaptation approfondie d’un exposé que j’ai donné en 2004 à l’occasion d’une réunion d’économistes organisée par le Département d’Économie de l’Institut de Swami. Je ne suis pas un économiste, mais étant donné que le commerce moderne dépend fortement de la science, en tant que scientifique, on me demanda de faire part de mes pensées sur des questions relatives à l’économie. Je n’ai pas souvent l’occasion de me retrouver devant un public aussi spécialisé, aussi décidai-je de provoquer les experts de l’économie avec quelques idées non conventionnelles en utilisant la science et la technologie comme une simple excuse et cet exposé en résulta.

Le point principal, c’est que, lorsque l’homme recherche avidement la richesse, il perd rapidement son discernement et commence à avaler toutes sortes de mythes. Ceci conduit l’homme à perdre ses scrupules, si pas complètement, au moins substantiellement, et cela à son tour mène au désastre. En d’autres mots, là où je veux en venir, c’est que personne, y compris les économistes, ne peut se permettre d’ignorer la moralité dans le plus vaste schéma des choses.

Exemples de la manière dont la science a influencé la technologie
Les affaires et le commerce modernes dépendent tous beaucoup de la science et de la technologie. Le lien entre eux est complexe et quelque peu ténu, aussi, commençons par essayer de comprendre cette connexion, au moins dans les grandes lignes. A une extrémité, nous avons ce que l’on appelle généralement la recherche fondamentale. Ici, poussés par la curiosité intellectuelle, des scientifiques explorent et examinent divers aspects de la nature pour la connaissance pure – il n’y a pas d’arrière-pensée, excepté peut-être d’obtenir la renommée. Mais même cela est secondaire, le point de départ est le désir intérieur et irrésistible de connaître. Toutefois, et ce n’est pas rare, des découvertes réalisées ainsi produisent un impact immense sur l’humanité. Permettez-moi d’illustrer ce point par trois exemples.

Premier exemple

Dans la première partie du 19ème siècle, beaucoup de gens comme Faraday, Ampère et Oersted, pour en citer quelques-uns, firent d’importantes découvertes concernant les lois de l’électricité et du magnétisme. Plusieurs décennies plus tard, James Clerk Maxwell, en Angleterre, relia toutes celles-ci en quatre équations fondamentales connues sous le nom d’équations de Maxwell. Aujourd’hui, leur étude est un must pour les étudiants en physique du monde entier. Elles sont si importantes que Richard Feynman, un des grands génies de la physique, a une fois dit à ses étudiants que dans mille ans, alors que la Guerre Civile Américaine qui battait son plein à l’époque où Maxwell fit ses monumentales découvertes pourrait être oubliée, ce ne serait pas le cas des équations de Maxwell – telle était leur profondeur.

A l’époque où Maxwell découvrit les équations qui portent maintenant son nom, personne ne pouvait imaginer quel impact elles auraient sur l’humanité. Pourtant, elles ont eu un impact extraordinaire et c’est aux équations de Maxwell que nous devons les générateurs électriques, les moteurs, le télégraphe, le téléphone, la radio, la télévision et tout le reste. Pourtant, en dépit de ceci et d’autres exemples semblables, jusqu’au milieu du 20ème siècle, peu comprenaient l’impact que la science pouvait avoir sur la technologie. Au contraire, la science était considérée comme la recherche des rêveurs. Mais des « facilitateurs » et des inventeurs intelligents comme Edison et Alexander Graham Bell, par exemple, virent clairement comment la science pouvait être exploitée pour en tirer un avantage pratique. On raconte l’histoire d’un scientifique britannique qui présenta une de ses découvertes au Premier Ministre britannique (Je crois que c’est Gladstone). Ce dernier est censé avoir demandé : « A quoi sert cette découverte ? » La réponse fusa : « Monsieur, un jour vous pourrez prélever une taxe sur ceci. » D’une certaine manière, cette histoire résume bien une grosse partie du lien qui existe entre la science et la société.

Deuxième exemple

Passons maintenant à mon deuxième exemple. Au début des années trente du siècle passé, les physiciens commencèrent à appliquer la mécanique quantique récemment découverte à la théorie des solides. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, ce travail fut interrompu. Après la guerre, trois scientifiques américains, Shockley, Bardeen et Brittain travaillant pour les célèbres Laboratoires Bell étudièrent les capacités conductrices du germanium et dans la foulée mirent au point le transistor.

Il était de la taille d’un caillou et c’était une curiosité, mais conformément à la politique du labo, le transistor fut rapidement breveté. Grâce à cela, le labo récolta plus tard d’immenses bénéfices, tandis que les scientifiques nommés obtinrent le Prix Nobel. Croiriez-vous que la puce Intel Pentium que même les écoliers actuels connaissent possède plusieurs dizaines de millions de transistors ?

Le transistor a fait mille fois plus pour la communication et les technologies de l’informatique que ce que fit la vapeur pour le transport au début du 19ème siècle.
Troisième exemple
Mon troisième et dernier exemple. En 1939, Otto Hahn et Lise Meitner découvrirent en Allemagne un phénomène appelé fission nucléaire. C’était une découverte scientifique très intéressante et personne ne savait à l’époque que cette découverte changerait à jamais l’humanité, mais elle le fit via la bombe atomique d’une part et l’énergie nucléaire de l’autre.

La ruée vers l’or d’après-guerre

Jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, la société admirait les scientifiques quand ils gagnaient le Prix Nobel, mais autrement, elle ne prêtait pas beaucoup attention à ce qu’ils faisaient. La Deuxième Guerre Mondiale changea tout cela. L’Amérique dans sa globalité et son establishment militaire et politique en particulier réalisèrent rapidement trois faits :
1. La science peut être utilisée comme une servante pour poursuivre des programmes militaires, politiques et économiques.
2. La science était trop importante pour être laissée aux scientifiques. La société doit mener une politique scientifique et financer généreusement la science.
3. La science peut aider à faire fortune et l’argent doit être utilisé comme un appât pour attirer les scientifiques.

Du jour au lendemain, les scientifiques perdirent leur innocence et devinrent les jouets de ceux qui avaient de l’argent à offrir. Comme un physicien de renom, Freeman Dyson, l’a dit : « Nous avons vendu notre âme au diable ! » L’exemple le plus spectaculaire remonte à la période d’après-guerre aux Etats-Unis, quand éblouis par le pouvoir de la bombe atomique, la Commission de l’Energie Atomique, le Département de la Défense, l’armée de terre, la marine, l’armée de l’air et le corps des marines se mirent littéralement à inonder les scientifiques avec de fabuleuses subventions pour la recherche, de façon indépendante.

En fait, ces agences rivalisaient entre elles pour persuader les scientifiques de travailler pour elles. Les scientifiques pouvaient travailler sur tout ce qui leur plaisait et grâce à la Guerre Froide, ils pouvaient également avoir tout l’argent qu’ils voulaient. Et comme si ce n’était pas assez, la course à l’espace apporta encore plus d’argent. C’était comme la ruée vers l’or et de partout, ils affluèrent vers l’Amérique, y compris de l’Inde.

La recherche actuelle et sa relation au monde corporatif
Les jours de rêve de l’ère de la Guerre Froide ont disparu et ces derniers temps, l’argent pour la recherche fondamentale devient plutôt rare. Toutefois, beaucoup d’argent continue d’être investi dans certains domaines de la recherche appliquée. Il y a d’autres différences importantes. Autrefois, la recherche était presque entièrement financée par le gouvernement, même en Amérique, mais maintenant, certaines grosses compagnies s’y sont mises.

Cependant, elles investissent presque entièrement dans de la recherche ciblée, de la recherche qui rapporterait aux actionnaires. Ceci a dramatiquement modifié et de manière substantielle l’aspect et même la culture de la science, à tel point que beaucoup des découvertes de la recherche fondamentale sont à présent brevetées, particulièrement dans le domaine de la biologie moléculaire, quelque chose qui était impensable, il y a cinquante ans.

Vers le début du 20ème siècle, quand J.C. Bose fonda l’Institut Bose à Calcutta, il déclara fièrement que les découvertes qui y seraient faites seraient librement partagées avec le reste de l’humanité.

A l’heure actuelle, il n’y en a pas beaucoup qui parleraient ainsi : si une découverte peut être brevetée, elle le sera sûrement. En fait, en Amérique, les universités insistent pour breveter les découvertes aux retombées commerciales possibles, même si les scientifiques qui ont fait les découvertes ne sont pas chauds pour cela. La règle semble être : si vous pouvez vous faire du fric facilement, foncez !

Voilà pour une esquisse de la façon dont la science affecte la société. Brièvement, au cours des deux derniers siècles, nous avons assisté à :
1. L’impact du moteur à vapeur sur les transports et sur l’industrie textile.
2. L’impact de l’électricité dans divers domaines allant de la consommation domestique à la communication et aux transports.
3. L’impact du moteur à combustion interne sur toutes les formes de transport, terrestre, aquatique et aérien.
4. L’impact de l’électronique à semi-conducteurs sur tout, du divertissement aux ordinateurs.
5. L’impact de l’énergie nucléaire sur la production d’électricité et la stratégie militaire. En ce qui concerne l’énergie nucléaire, la France produit presque 80 % de l’électricité qu’elle consomme via des réacteurs nucléaires.

Et maintenant, nous entrons dans une ère où la bio-science occupe rapidement le centre de la scène.

La production de masse et son impact

Après ce panorama sommaire, je dois ensuite attirer votre attention sur certains aspects culturels importants de l’impact que la science et la technologie ont eu sur la société. L’automobile fournit l’exemple classique. L’automobile fut inventée en Europe vers la fin du 19ème siècle. Plusieurs versions furent développées à l’époque et des entrepreneurs construisirent quelques centaines d’exemplaires de chaque modèle. C’était principalement une curiosité pour les riches.

Beaucoup firent de même aux États-Unis, l’un d’eux étant Henry Ford. Ford n’était pas un inventeur, mais un homme d’affaires bien décidé à gagner de l’argent. Il construisit des garages, embaucha des mécaniciens et des machinistes et il produisit des voitures par centaines. Il n’était pas satisfait. Au lieu de cela, il voulait fabriquer des voitures par centaines de milliers et faire descendre le prix pour que l’Américain moyen puisse facilement en acheter une. Avec un génie typiquement américain, il inventa un concept entièrement nouveau qui n’avait rien à voir avec la science ou la technologie. C’était plus un cas d’innovation audacieuse entièrement motivé par le désir de gagner beaucoup d’argent. Ford réalisa que la quantité ne pouvait provenir que d’une production de masse et c’est ainsi qu’il inventa la chaîne de montage qui changea dramatiquement l’industrie automobile du jour au lendemain. Lorsque des millions de voitures furent construites au lieu de quelques centaines, les coûts diminuèrent naturellement et la révolution automobile était lancée.

Cette révolution eut un impact énorme à tous les niveaux. D’abord, il y eut une vague d’immigrants qui vinrent chercher des emplois aux États-Unis qui étaient maintenant disponibles par dizaines de milliers.

Ensuite, la production à la chaîne impliquait que l’on ne devait pas être un spécialiste. On devait seulement faire un seul genre de travail tout le temps, mais correctement. Ceci impliquait moins de formation, moins de qualifications, etc. Cela voulait aussi dire des salaires plus bas. De plus, plus de voitures signifiait plus de services annexes, plus de jobs et plus de génération de richesses. Il y eut également un boum pour l’industrie pétrolière, la construction des routes, les hôtels, les motels, le tourisme, etc. Ford changea réellement le mode de vie américain.

Toutefois, Ford dut vite faire face à une sévère concurrence dans son propre jardin. Son concurrent, General Motors, argumentait : « Il est insensé de produire le même modèle année après année. Pourquoi ne pas introduire le design et changer de modèle chaque année en incitant tout le temps les gens à acheter de nouveaux modèles ? »

Ainsi est né le concept de l’obsolescence planifiée qui est maintenant devenu tout un art. L’histoire ne s’arrête pas ici, parce qu’après la Deuxième Guerre Mondiale, dans le lointain Japon qui s’efforçait de se relever, l’homme qui dirigeait une petite compagnie appelée Toyota se demanda : « Comment puis-je encore plus diminuer les coûts et rendre la voiture plus attirante ? » Et il trouva de merveilleuses innovations de son cru. Il dit : « Le coût peut être diminué en utilisant des robots et par une gestion des stocks rigoureuse (la méthode des flux tendus). Ensuite, je vais faire de la fiabilité ma pierre angulaire. Les gens apprécieront certainement la fiabilité. Et pourquoi faire uniquement d’énormes voitures ? Pourquoi pas des plus petites aussi ? » Cela fit beaucoup rire les Américains, mais tout le monde sait ce qu’il est advenu, spécialement après la première crise pétrolière au début des années septante.

Je mentionne tout ceci pour bien faire comprendre le point que l’entrée de la production de masse fut une révolution majeure dans l’innovation. On réalisa vite que cette technique pouvait être appliquée à tous les niveaux pour tout type de production, de l’industrie du vêtement à l’industrie de la viande. Les industriels réalisèrent par la suite que la production de masse en elle-même n’était pas suffisante. Il n’y a aucun intérêt à produire des choses en grandes quantités, s’il n’y a pas d’acheteurs. Les masses devaient être constamment tentées d’acheter toutes sortes de choses, dont des choses dont elles n’avaient réellement pas besoin et c’est ainsi que le marketing devint un art à part entière. Aujourd’hui; le simple marketing est devenu quelque chose de beaucoup plus sophistiqué, mais nous y reviendrons un peu plus tard.

Le rôle de la synergie

A présent, vite quelques mots à propos d’une tendance appelée synergie via laquelle on rassemble plusieurs techniques déjà disponibles pour créer un nouveau produit. Jadis, les révolutions technologiques s’opéraient via de nouvelles inventions – c’est ainsi qu’Edison, Graham Bell, etc. lancèrent de nouvelles vagues. Aujourd’hui, c’est l’innovation plutôt que des inventions neuves qui conduit à de nombreux sauts quantiques. Le téléphone portable est un très bon exemple. Il fut le résultat d’une question qu’un homme se posa. La question était : « Pourquoi ne pas relier le téléphone et la radio ? » En réalité, ce n’était pas du tout un concept neuf parce que les téléphones sans fil étaient déjà utilisés durant la Seconde Guerre Mondiale : on les appelait des walkies-talkies.

Plus tard, Motorola conçut des objets beaucoup plus petits que la police et le personnel de sécurité commencèrent à utiliser couramment. Cependant, ceux-ci n’étaient destinés qu’à une communication de faible portée et de point à point. L’homme qui inventa le téléphone cellulaire lia le tout dans un échange téléphonique standard, exploitant la miniaturisation maintenant possible. Après l’invention du téléphone portable, une foule d’options vint s’ajouter, de sorte que l’on peut maintenant prendre une photo numérique avec un portable et l’envoyer à quelqu’un de l’autre côté du monde. C’est ainsi que la synergie opère dans l’industrie moderne.

De tels exemples sont innombrables. Là où je veux en venir, c’est que de nouveaux besoins sont constamment et subtilement créés pour promouvoir encore plus de consommation et par là non seulement étendre, mais aussi créer de nouveaux marchés. Le résultat net de tout ceci, c’est que toute la sociologie de la production, de la distribution, etc. subit constamment des changements. Tout ceci non seulement affecte tout le système financier, mais même la façon dont les gens pensent et travaillent, comme le montre spectaculairement Internet. C’est précisément ici que le modelage de l’opinion publique entre en scène.

La dynamique de la distribution des richesses

Jusqu’à présent, j’ai essentiellement parlé de l’homme, de la production de masse et de l’argent, c'est-à-dire de la génération de richesses ou pour l’exprimer suivant les termes du titre de cet article, de l’homme et de l’argent. La génération est une chose, mais la distribution en est une autre et cette dernière est gouvernée par les diverses forces socio-économiques. Prenons un exemple : l’eau tombe du ciel sous forme de pluie. Ce qui arrive ensuite à cette eau dépend beaucoup de la nature du terrain. Dans certains cas, l’eau se rassemble localement, tandis que dans d’autres, elle s’écoule ailleurs. Les forces qui gouvernent la distribution des richesses sont entièrement créées par l’homme et c’est précisément ici que la manipulation apparaît. Ce que l’on appelle normalement créer un marché s’accomplit essentiellement en manipulant l’opinion, non seulement l’opinion de l’acheteur potentiel (comme autrefois), mais aujourd’hui aussi celle des gouvernements, de groupes mondiaux et de la société en général. Ainsi, le modelage de l’opinion publique dépasse de très loin la bonne vieille publicité. Par exemple, en matière de transport, ce dont l’Inde a vraiment besoin, ce sont a) de bonnes routes et b) un bon système de transport public. Au lieu de cela, l’automobile a fait son apparition sur une grande échelle. Plutôt que de résoudre le problème, elle n’a fait qu’empirer la situation avec des embouteillages, des accidents inutiles et bien entendu la pollution.
Je ne vais pas entrer dans tous les détails, mais il devrait être évident que la production de masse est intimement associée à la manipulation massive de l’opinion publique par le biais du matraquage publicitaire. Ici apparaît le mythe. L’industrie de la pub attire les meilleurs talents créatifs et en capitalisant habilement sur les faiblesses humaines en matière de désirs, fournit des acheteurs par millions à l’industrie. Les Nazis disaient que si un mensonge est répété assez souvent, il devient la vérité ! En Occident, les érudits citaient souvent cette phrase pour décrier la propagande nazie, mais depuis la guerre, c’est précisément ce que l’industrie de la pub fait sur une grande échelle au détriment de la société et de l’humanité. En bref, l’industrie de la pub est essentiellement une industrie génératrice de mythes !

Un petit mot maintenant à propos des média, puisque c’est le véhicule principal des annonceurs. A l’origine, ce que l’on a appelé le quatrième pouvoir représentait seulement la presse écrite, mais maintenant il englobe aussi la radio, la télévision, Internet, etc. Pratiquement chaque Constitution du monde impose des garde-fous aux agences associées au gouvernement et à l’exercice de la loi. Mais en ce qui concerne les média, ce n’est pas le cas.

Et les média n’accepteront jamais d’être contrôlés par qui que ce soit. Les médias prétendent savoir ce que sont ses affaires, savoir se contrôler, que les gens ont le droit de savoir, qu’ils n’ont de comptes à rendre qu’aux gens et aux gens seulement. Les média ont manipulé si habilement tous les secteurs de la société qu’ils sont devenus plus saints que la proverbiale vache sacrée ! Commentant la récente empoignade entre le corps législatif et les tribunaux à propos de certains privilèges, l’ancien Juge de la Cour Suprême de l’Inde, V. R. Krishna Iyer, écrit : « Nous ne devons pas oublier les paroles de Coolidge J. dans Stockdale v/s Hansard suivant lesquelles il est dans la nature d’un pouvoir irresponsable, spécialement entre les mains d’un organe important, de devenir excessif. »

Les média ne forment pas un groupe très vaste, mais incontestablement, il est extrêmement puissant dans toutes les sociétés. Particulièrement dans les pays riches et puissants, les média et l’establishment se comprennent fort bien. En faisant usage de leur influence énorme, les média manipulent l’opinion et pratiquent un lavage de cerveau massif en prétendant tout le temps être libres et justes. Les média sont devenus extrêmement intéressés et malheureusement aussi plutôt irresponsables. En bref, ils sont les moteurs principaux de la génération de mythes et de la manipulation de l’opinion, opérant dans une alliance choquante avec le pouvoir de l’argent et l’industrie de la pub.

Du mythe à la moralité

J’en arrive maintenant à mon point principal. J’aimerais d’abord commencer par quelques observations faites récemment par le Prof. Indiresan. Le Prof. Indiresan est un électrotechnicien de formation et il a été le Directeur du prestigieux Institut Indien de Technologie de Madras/Chennai. Intellectuel de l’ordre le plus élevé, il commente souvent aujourd’hui la scène indienne. Dans un article récent écrit après une décision importante prise par la Cour Suprême de l’Inde, le Prof. Indiresan dit :
« Quand les dirigeants vinrent à exister, ils enlevèrent le pouvoir du peuple et ils l’utilisèrent, paraît-il, pour et au nom du peuple. Par la suite, des gouvernements élus se mirent à agir ainsi. Ils pouvaient ainsi exercer un pouvoir d’une telle manière qu’un individu ne le pouvait pas. Pour donner un exemple extrême, si un individu tue une personne, c’est un crime, un meurtre. Mais l’État peut exécuter une personne et c’est tout à fait légal.

Maintenant, bien sûr, cet abandon du pouvoir de l’individu à l’État se fait par consentement mutuel et soi disant pour le bénéfice de la société globale. C’est à quoi on fait allusion par consentement des gouvernés. Mais il y a aussi quelques facteurs troublants liés à cela. Le philosophe David Hume était intrigué par la ‘’facilité par laquelle beaucoup se laissent gouvernés par quelques-uns, la soumission implicite par laquelle ils abandonnent leur sort aux dirigeants.’’ Il conclut que le gouvernement est fondé sur le contrôle de l’opinion, un principe qui ‘’vaut pour les gouvernements les plus despotiques et militaires ainsi que pour les plus libres et les plus populaires. »

Où est-ce que je veux en venir avec cette citation ? Simplement à ceci : avant, nous abandonnions le pouvoir à l’État pour pouvoir être gouvernés. Mais à présent, par le biais d’une production intelligente de mythes, on nous demande d’abandonner notre pouvoir à un conglomérat d’intérêts privés qui ensemble forment le super État des intérêts commerciaux généraux. Comme le savant américain William Appleman Williams l’a écrit, les intérêts commerciaux modernes veulent « les récompenses d’un empire sans payer les coûts d’un empire et sans reconnaître que c’est un empire ».
L’éclipse de l’autorité morale dans les affaires publiques et les insuffisances de ce que l’on appelle souvent la séparation constitutionnelle de la justice et du pouvoir ont été mises en lumière par les remarques d’un quotidien indien de pointe, après que la Cour Suprême ait été forcée d’acquitter une personne pour des raisons légales.
La Cour ajouta que bien que le prévenu pouvait avoir échappé aux griffes de la loi, la personne concernée devait rendre compte à sa conscience. Commentant tout ceci, le quotidien mentionné plus tôt écrivit qu’il s’agissait là « d’un cas d’acquittement légal total conjoint à une désapprobation morale catégorique… » Le journal ajouta : « La Cour Suprême trouve que le Code de Conduite n’a pas de force légale, qu’il ne peut pas être imposé dans une Cour de Justice et qu’il ne peut pas être interprété comme imposant une interdiction légale… »

Ces remarques indiquent la crise fondamentale des temps modernes. Gandhi disait souvent, comme nous le croyons dans ce pays depuis des milliers d’années, qu’il y a une Loi morale qui gouverne l’univers. Et maintenant la Cour Suprême de l’Inde, que Swami loue comme Dharma Bhoomi ou le pays du Dharma, dit que la Loi morale existe entre une personne et sa conscience et qu’elle a peu à voir avec la loi du pays. Alors, la question fondamentale est : laquelle est supérieure ? La Loi morale ou la loi votée par des corps législatifs, des organismes internationaux qui sont de connivence avec des intérêts commerciaux mondiaux, etc ?

Poussé par l’avidité et une quête d’argent sans principes, l’homme a commencé à avaler des mythes monumentaux et il a créé des lois qui pourraient lui permettre de se dégager de la moralité. Comme l’observe le philosophe français Jacques Saurin, aujourd’hui, « la loi autorise souvent ce que l’honneur interdit. » L’honneur met au premier plan le devoir et les responsabilités. Toutefois, aujourd’hui, comme Swami le remarque souvent, c’est presque invariablement les droits d’abord et les devoirs après, si tant est.

Ce que j’essaye de dire est loin d’être intellectuel ou très original. Les gens intelligents du monde entier sont au courant de ce que je raconte et peut-être de beaucoup plus, mais il y en a peu qui protestent. Toute la question est là. Je soutiens qu’il est temps pour les intellectuels de s’exprimer et de s’exprimer avec audace. Rester silencieux en sachant très bien ce qui se passe serait aussi inexcusable que le silence de Bhishma durant l’humiliation publique de Draupadi. En effet, je crois que ceci est l’une des principales leçons que nous enseigne le Mahabharatha, à savoir que les intellectuels doivent être les gardiens de la conscience de la société et qu’ils ne doivent PAS la fermer quand il y a une crise morale.

Swami dit qu’il ne peut pas y avoir de monticule sans fosse. Oui, s’il y en a qui sont très riches, c’est que d’autres ont été impitoyablement exploités et poussés à la pauvreté extrême, implacablement. Beaucoup peuvent contester ceci et soutenir que l’industrie informatique, par exemple, ne peut pas être accusée de créer la pauvreté. Oui, localement, il peut sembler ne pas y avoir de lien entre le fait d’accumuler des richesses et la croissance de la pauvreté. Cependant, au niveau macroéconomique, la production de richesses n’est jamais altruiste et implique invariablement des exploitations de tous ordres, certaines très évidentes et d’autres moins évidentes, mais opérant via une chaîne invisible. Tout ceci se fait par les forces de marché qui, en connivence avec les mass média, ont perfectionné l’art de la tromperie collective via la génération de mythes collectifs, c’est-à-dire en disant que l’avidité est bonne, qu’être riche est grand, que les forces du marché sont bonnes pour la société et doivent dès lors jouer leur rôle, même si certains sont forcés de mourir de faim, etc.

Raanan Weitz dit : « L’humanité partage une seule planète, mais sur cette planète, il y a deux mondes, le monde des riches et le monde des pauvres. » Ne nous illusionnons pas sur le fait que ces deux mondes puissent coexister paisiblement. Comme Alan Greenspan, l’ancien président du Federal Reserve Board aux États-Unis l’a une fois remarqué : « On ne peut pas avoir une île de prospérité au milieu d’un vaste océan de pauvreté. » Un cardinal du Honduras le dit de manière plus virulente – je l’ai entendu dans une interview diffusée par la BBC. Ce cardinal dit que trois armes de destruction massives très dangereuses sont : la pauvreté, la corruption et les graves injustices sociales. Sommes-nous tellement aveugles que nous ne pouvons pas déterminer ce qui produit ces armes ? Où se situe le problème ? Swami nous donne une réponse claire. Autrefois, Bhagavan Baba se rendait souvent au collège pour donner des discours privés aux étudiants, particulièrement à ceux de l’école commerciale. Lors d’une telle occasion, il a dit :

« Aujourd’hui, les industries déclinent à cause de leur focalisation excessive sur la finance et l’économie. Elles jouissent de trop de liberté et par conséquent, elles ont perdu tout sens de moralité, d’éthique et d’équilibre. En fait, les civilisations du monde entier sont sur le déclin parce que la moralité est sur le déclin. C’est pourquoi la relation entre l’homme et l’homme, l’homme et la société et l’homme et la nature se dégradent toutes. Tous ces maux sont la conséquence de l’érosion des valeurs éthiques, morales et spirituelles.
Dans chaque milieu, qu’il soit économique ou intellectuel, les valeurs spirituelles sont importantes. Même le commerce et la gestion doivent avoir leurs racines dans la spiritualité. Une personne dépourvue de formation spirituelle ne peut pas être considérée comme un être humain véritable. Le déclin des institutions sociales n’est que la conséquence naturelle du déclin général des valeurs éthiques, morales et spirituelles. »

Étant donné la situation actuelle, on pourrait se demander si tout n’est pas perdu et s’il n’y a plus d’espoir. Pas du tout ; il y a de l’espoir à coup sûr, parce qu’il existe quelque chose de plus grand que l’or et les canons mis ensemble et ce quelque chose est Dieu. Nous devons seulement retourner à la voie morale dans la vie individuelle et nationale. Cela et cela seul est la façon de réaliser le Rama Raya, comme Gandhi l’a vu clairement il y a longtemps.

Comme Swami nous le rappelle souvent, les anciens, en Inde, suivaient strictement un code de conduite en quatre points. Cette règle, les Purushaarathas, était distillée en quatre mots : Dharma, Arthaa, Kama et Moksha, c’est-à-dire la rectitude, la quête des richesses, les désirs et l’aspiration à la Libération. Les anciens de l’Inde déclaraient : « L’homme peut aspirer à la richesse et avoir des désirs ; toutefois, ceux-ci doivent être limités par la rectitude d’un côté et par un désir ardent de Libération de l’autre, c’est-à-dire, Dharma et Moksha. « Si l’homme vit à l’intérieur de ces limites, alors la vie de l’individu sera équilibrée et harmonieuse. Si l’individu obéit strictement aux principes moraux, alors la moralité prévaudra automatiquement dans la société. Et quand ce sera le cas, nous aurons le Rama Raya, l’expression indienne pour l’utopie.

Swami nous le dit parfaitement. Il dit que nous devons aimer Dieu et craindre le péché. Si c’est le cas, alors la moralité suivra automatiquement dans la société. Si la moralité est présente dans la société, alors la plupart de nos problèmes actuels disparaîtront. L’humanité a maintenant utilisé tous les types possibles d’ « ismes » économiques et politiques et tous ont finalement échoué, parce que dans tous les cas, l’avidité a englouti les partisans du credo particulier épousé. Ce qu’il faut, ce n’est pas un nouveau « isme » ou un nouvel ordre économique, mais un retour aux valeurs humaines fondamentales que Swami recommande constamment. L’argent et les mythes comme la magie du marché ne fonctionneront pas à long terme. Seule la moralité fonctionnera. C’est comme ça que je le sens, êtes-vous d’accord ?

Merci et Jai Sai Ram.

L’équipe de Heart2Heart